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Source: Bakchich, Woodward et Newton



Mercredi 20 juin
10h00. "Les salariés de la banque de détail étaient-ils beaucoup plus contrôlés que les traders ?"
Me Jean Reinhart, avocat de Société Générale, continue à questionner le témoin, Christophe Mianné [ancien N+6] : Est-ce que vous imaginez que J. Kerviel n'ait pas pu connaître la limite des 125 millions ?
Christophe Mianné : Pour moi, tout trader doit connaître ses limites. Je pense que c'est absolument impossible qu'il n'ait pas connu cette limite.
JR : Est-ce que c'est supportable de garder des positions aussi importantes?
CM : Pour moi c'est un ovni de ce point de vue-là. Je ne pense pas qu'on peut tenir aussi longtemps, sauf si on s'en fout.
Mireille Filippini, la présidente de la Cour lui demande : Comment n'avez-vous pas pu voir les alertes ?
CM : On n'a pas été bons mais on a été honnêtes.
JR : Est-ce que les équipes étaient suffisantes ? Qu'est-ce que vous avez modifié depuis ?
CM : Les budgets étaient augmentés tous les ans. L'erreur est d'avoir fait confiance. Depuis, nous avons fait signé des mandats extrêmement précis. Nous avons fait des séances de formation sur les fraudes, une tour de contrôle a maintenant une vision transversale de tous les supports, les commissions sont calculées plus rapidement, les contreparties internes sont plus surveillées. Il y a eu une fraude comparable chez UBS. Ca prouve que dans une très grande banque, ça peut arriver. On a dépensé environ 100 millions d'euros et je crois que les contrôles sont nettement renforcés.
JR : Vous aviez présenté votre démission ?
CM : Nous présentons une lettre de démission le lundi avec nos excuses, ce que J. Kerviel n'a jamais fait. Puis la banque m'a demandé si je pouvais reconstruire, et j'ai accepté. Je voulais laver l'honneur de ce département.
JR : Une question nous taraude, c'est le mobile de J. Kerviel. Pourquoi a-t-il agi ainsi ?
CM : Le mobile est clairement le fait de vouloir un bonus. Mais après, pourquoi aller sur des positions gigantesques ? Je pense que c'est quand on se croit plus fort que le marché.
Mireille Filippini, la présidente de la Cour, demande : J. Kerviel avait fait 11 millions de résultats en 2006, 55 millions en 2007. Ca ne vous a pas inquiété ?
Christophe Mianné : Pour fixer les objectifs, on prend le réalisé, on enlève des situations ou des deals exceptionnels, et on estime la croissance du marché. Donc le fait qu'il réalise un résultat supérieur aux objectifs fixés ne m'étonne pas à l'époque. A posteriori, c'est un peu beaucoup.
MF : Qui a choisi M. Cordelle [N+1] pour le mettre à cette place ?
CM : Je le connaissais assez bien. On a cherché longtemps quand M. Declerck [ancien N+1] est parti. Cela s'avère a posteriori une erreur qu'il n'ait pas d'expérience dans le trading. Mais il avait un certain nombre d'autres qualités. Après, il n'a pas fait assez attention au résultat et à la trésorerie.
Me Daniel Richard, avocat représentant les salariés actionnaires de la banque, s'avance à son tour : Vous avez dit tout à l'heure « On n'a pas été bons mais on a été honnêtes ». Qu'est-ce qui se serait passé si vous aviez été malhonnêtes ?
CM : Je ne suis pas là pour faire de la science-fiction. Nous avons été sur une longue période considérés comme les meilleurs. Mais comment voulez-vous que je dise qu'on a été bons avec une perte de 5 milliards ? J'ai la conviction que l'ensemble des équipes ont fait tout ce qu'elles pouvaient. Je ne sais pas ce que ça veut dire d'être malhonnêtes.
DR : Diriez- vous que les salariés de la banque de détail ont été les premières victimes ?
CM : La réputation de la banque a été gravement entachée et le sera pour des années. Les gens en agence ont reçu des crachats... Tout le monde était actionnaire et tout le monde a perdu de l'argent. Oui il y a eu un préjudice. Il y a eu une période très dure qui a duré environ 6 mois. Mais je ne pense pas qu'on puisse non plus considérer que c'est notre problème numéro un aujourd'hui.
DR : Les salariés de la banque de détail étaient-ils beaucoup plus contrôlés que les traders ?
CM : Il y a des sanctions aussi bien dans la banque de détail que dans la banque d'investissement. Je ne crois pas qu'il y ait des différences majeures même si j'avoue qu'on a un peu trop fait confiance.
Me Frédéric Karel Canoy, avocat représentant les actionnaires, intervient : D'après vous, il y a combien d'actionnaires ?
Christophe Mianné : Je ne sais pas, 500 000 ?
Me Canoy : D'après vous, peut-on penser qu'il y a eu un préjudice moral aussi pour les actionnaires ?
CM : Il y a une chose tangible, qui est le préjudice financier. Mais pour les actionnaires, ils savent que, quand ils investissent, qu'il y a un risque.
Me Canoy : Donc les actionnaires, c'est de la piétaille, on s'en fout complètement ?
9h15. "On se demande si on va avoir les reins assez solides pour ne pas mettre la clé sous la porte"
Me David Koubbi avait demandé à ce qu'un nouveau témoin soit entendu, au sujet des enregistrements qu'il affirme avoir été coupés.
La Cour a décidé que ce témoin lui ferait une attestation par écrit.
Elle entend comme premier témoin Christophe Mianné, aujourd'hui directeur adjoint de la banque d'investissement de Société Générale. A l'époque des faits, il était le N+6 de Jérôme Kerviel et avait 1400 personnes sous ses ordres.
Cheveux poivre et sel, la voix calme et posée, à l'aise voire presque nonchalant, Christophe Mianné assure : Je n'avais jamais rencontré M. Kerviel avant le fameux 18 janvier.
Mireille Filippini, présidente de la Cour commence à l'interroger sur l'importance des positions directionnelles de l'ancien trader.
Jérôme Kerviel, lui, lit des documents, les surligne.
CM : On ne peut pas avoir de positions directionnelles importantes car on ne peut pas avoir la moindre idée de ce qui va se passer sur les marchés. Tous les trois mois, je faisais un « speech » pour souligner l'importance de la régularité des résultats. Je voudrais expliquer que c'est quelque chose qui n'est pas concevable. Je vais vous raconter une petite anecdote. Quand j'avais 2 ans d'expérience, j'ai fait un missed pricing, je me suis trompé de prix, ça a coûté 2 millions de francs à la banque et j'ai cru que j'allais me faire virer. Donc je ne sais pas ce que c'est des positions de 2 milliards.
MF : Pensez-vous que M. Cordelle et Rouyère étaient au courant et vous cachaient ces agissements ?
CM : Je les ai vu agir sous stress et je n'ai aucun doute sur eux. Sur cette fable du complot, j'aurais forcément été au courant. J'aimerais qu'on me dise un nom, qui est ce desk fantôme. Il n'y a pas la moindre trace. C'est du grand n'importe quoi. Je ne comprends pas cette théorie. Je pense que les choses sont malheureusement beaucoup plus simples.
MF : Pouvez-vous nous parler des limites ?
CM : Une limite, ça se respecte, sauf s'il y avait une bonne raison pour augmenter une limite de manière exceptionnelle. Mais il y a une différence entre rouler à 135 km/h ou à 50 000 km/h.
MF : Avez-vous été avisé des alertes sur les écarts ?
CM : Non. Ce que nous avions, c'était ce qu'on appelle la « passerelle » [équipe chargée de détecter et de signaler les écarts qui peuvent ressortir du rapprochement entre les résultats comptables et les résultats du front-office] et je savais qu'il y avait des écarts résiduels à traiter.
MF : A quel moment avez-vous entendu parler de Jérôme Kerviel ?
CM : Le vendredi vers 11h30, Luc François [N+5] vient me voir en me disant qu'il y a des deals « bizarres » et qu'une réunion va être organisée. Je parle à Claire Dumas vers 21h30, qui décide de mettre en place une « task force ». Nous avons un « conf call » vers 14h le samedi. Puis nous réfléchissons à comment trouver une aiguille dans une botte de foin, dans Eliot [système d'information qui répertorie toutes les opérations passées par le front-office]. Nous décidons d'écouter ce que dit M. Kerviel. Et ce qui m'a frappé c'est que J. Kerviel sait qu'il va être découvert et qu'il garde sa position. Il sait qu'on va savoir et il refuse obstinément de nous aider.
MF : Le samedi, vous saviez qu'il y avait un gain d'1,4 milliard d'euros ?
CM : Oui, mais on ne croit pas au père Noël, donc on se disait qu'il y avait forcément autre chose. J. Kerviel était dans le déni complet, c'est ce qui m'a frappé le plus.
MF : Quelle est votre réaction ?
CM : Une énorme peur que la banque soit en faillite. On sait que si quelqu'un à l'information, la banque est morte, qu'on doit déboucler, qu'on n'a pas le choix, qu'il faut le faire très discrètement. On sait que ça va être terrible si le marché part à la baisse, et évidemment il part à la baisse. Et on se demande si on va avoir les reins assez solides pour ne pas mettre la clé sous la porte.
Me Reinhart, avocat de Société Générale, lui demande : C'est une affaire qui vous a traumatisé ?
La gorge serrée par l'émotion, Christophe Mianné répond : C'est 20 ans de travail.
Et retrouvez notre dossier spécial sur l'affaire Kerviel, les clés pour comprendre le procès (noms, définitions), les analyses de Valérie Segond et de François Lenglet après le verdict de 2010, ce que sont devenus les protagonistes de l'affaire, les plaintes déposées par Me David Koubbi (avocat de Jérôme Kerviel) et par Me Jean Veil (avocat de Société Générale), le témoignage de l'ancienne conseillère en communication de Jérôme Kerviel, et le contexte politique dans lequel s'inscrit le procès.
Source: La Tribune, Laura Fort
« Tout commence le dimanche soir. C’est la première fois qu'on me faisait venir comme ça. Mes supérieurs me disent qu'il s’agit de déboucler une grosse position. Quel volume va-t-on mettre sur le marché ? On se met d’accord pour liquider 15%. Une liste d’initiés est ouverte. Je démarre les opérations sous mon identifiant et mon numéro de référence. Le marché était très volatile le lundi. Jusqu’à 10H je suis au 14 étage, je suis à mon poste de travail. A 10H, je descends dans une petite salle du 7èmeétage, toujours sur mon compte. Je travaille sous la surveillance de Luc François qui pilote l’opération de débouclage. Le lundi soir je m’entretiens avec tous les responsables.
Jérome Kerviel prend des notes sur un petit carnet. Costume bleu marine, chemise rose.
« Le mardi matin on continue toujours sur le même principe de ne traiter que 10% du volume. Mardi soir bilan du compte Eurex. Mercredi, les clients s’inquiètent. Les indices européens sont très surveillés. Je n’avais pas compris l’ampleur des positions sans contrepartie. Il y avait un risque d’insolvabilité de la banque. Les marchés interbancaires auraient pu refuser de prêter de l’argent à la SG. Et aussi, cela aurait pu déclencher une déstabilisation des marchés à la baisse.
Confidentialité ? Il fallait que le marché ne connaisse pas l’ampleur du problème sinon cela aurait entraîné une crise de liquidité et une accélération de la baisse du marché. « si le marché avait su que la Société Générale était en train de déboucler une position surnaturelle, la banque n’était plus solvable »
Puis, l’avocat des petits porteurs, Frédéric Karel Canoy, demande ce que pense l’AMF de la manière dont a été effectué le débouclage de la position de 50 milliards ; le trader se raidit. « La confidentialité était fondamentale pour que les autres traders agissent normalement à l’intérieur de la SG. Aucune information n’est sortie vers les filiales à l’étranger, si non cela aurait pu s’appeller un délit d’initié.»
Y a-t-il eu un effet Kerviel sur la baisse de l’action SG (-25%) ?
-Oui c’est certainement une conséquence de ses opérations.
Est-ce que cela aurait pu être débouclé différemment ? Étalé dans le temps ?
« Si on avait pu garder la position jusqu’en 2008 la perte aurait été de trois milliards et demie, au mieux du mieux mais il n’était pas possible de garder cette position aussi longtemps ; donc, ce calcul est très théorique».
« Mon métier ? Gagner de l’argent pour la banque oui, prendre 50 milliards de position directionnelle, non. Oui, l’affaire Kerviel a changé le métier : le contrôle des opérations pour traquer la fraude en permanence a été renforcé. Ceux qui étaient en place n’étaient pas suffisants bien que étant dans le haut du panier. Les contrôles ont été revus à la hausse. La méfiance au sein de la salle des marchés s’est établie. On vérifie que les résultats des traders sont cohérents avec les risques. »
Me Koubbi s’adresse au trader qui travaille toujours dans la banque. « Déboucleur ou nettoyeur ? J. Kerviel est dépeint comme un traitre, il a trahi la SG. Pourquoi, vous qui êtes un trader star, vous dites ne plus faire confiance à vos équipes ? « A l’époque on s’est contenté de réponses trop vagues, on a gobé les mensonges de M. Kerviel » répond Maxime Kahn. Est-ce ce Kerviel était le seul à utiliser des positions fictives ? Non on a déjà connu un trader en 1997 qui a pris des positions directionnelles importantes par rapport à ses droits. Il était hors limite et pris des opérations frauduleuses protégées par des opérations fictives. Il a été licencié ; Me Koubbi insiste : « Donc Jérôme Kerviel a fait la même chose en plus grand ? » « Non, c’était une fraude beaucoup moins ingénieuse à l’époque.» La position de JK a-t-elle été dégradée intentionnellement ?" Non j’ai commencé le débouclage le lundi 21 janvier sans aggraver, ni détérioré le compte de JK. Mon rôle est habituellement d’opérer des corrections par rapport à ce que fait l’équipe de traders. Je prends des positions pour couvrir les risques résiduels".
Accrochage avec la Cour. Me Koubbi fait un geste déplacé pour faire « taire » la présidente qui s’impatiente alors qu’une question sur les gains, les bonus actuels du trader lui parait déplacée . "Mon bonus a été deux à trois fois moins important en 2007 qu’en 2006 ; plusieurs millions d’euros en moins »
Fin de témoignage pour Maxime Khan, toujours trader phare à la S.G.
Il est 11.47
Philippe Houbé, le témoin mystère se présente à la barre. Né en 56, chargé de comptes à Newedge, une filiale de la Société Générale. Lunettes. Costume gris. Témoin cité par la Défense.
« J’ai du résoudre un cas de conscience. Je ne supporte pas l’injustice. J’ai compris a un moment donné en lisant les comptes rendus d’audience en 1er instance que tout cela était incohérent. Il ne s’agissait pas de défendre l' entreprise mais une équipe dirigeante, des hauts responsables qui ont décidé de salir l’entreprise. Le décrire comme un bazar , un bateau ivre, sans contrôle de gestion. On insulte le bon sens, la profession, la justice."
« La première chose qui m’a interpellé : on n’a rien pas vu disent les supérieurs. Techniquement, c’est impossible et réglementairement interdit de pratiquer de tels dépassements. Ils ont sali des services entiers pour se protéger… La direction, un groupe de managers a jeté l’opprobre sur la boite pour garder leurs privilèges.
14.30. A la reprise, la présidente pose la question du jour : « si les petites bidouilles sautaient aux yeux ,ses supérieurs les connaissaient et l’ont laissé faire ?
Kerviel est poursuivi pour 7 faux emails . Selon Philippe Houbé, les mails fabriqués par Kerviel pour simuler des contreparties ne pouvaient pas tromper plus de 24H
Le témoin surprise entreprend de se lancer dans la description du système. « Il y a une distinction entre compte suspens et un compte erreur : L’usage de compte de suspens est toléré. Il ne doit servir quand il n’y a pas moyen de faire autrement. Les comptes erreurs sont traités par le service des risques opérationnels.ils sont traités avec la même célérité mais pas par le même service. A la première opération de contrepartie rejetée, j’aurai diligenté une enquête. Des opérations non réconciliées pendant un an auraient été dissimulées pendant un an dans une base tampon ? C’est incompréhensible selon moi. L’importance de la base tampon est le signe des défaillances de la SG. Une base tampon est juste le listing d’une base d’erreurs.
Je ne travaillais pas avec J. Kerviel. Il n’a pas d’expérience back office. Je lui ai expliqué ce que je faisais. Je crois qu’il a perdu le contact avec la réalité ; mais je ne suis pas psychanalyste…
A l’époque les décisions de la SG nous ont surpris. Je m’occupais du back office sur le marché américain. Je travaillais avec Fimat Chicago ; mais la direction a décidé de supprimer mon service pour le transférer à Londres (moins de taxes, droit du travail plus souple). J’ai contesté la décision. Ce n’est pas un choix judicieux car le personnel la- bas va vers le plus offrant. La stratégie de la SG, développer les salles de marché et de réduire le service des fonctions support a été une erreur.
Pour moi, les salariés de la SG ont été victimes et sur ces bancs on ne défend que la politique d’une équipe directoriale. Je pense que c’est le sentiment du petit personnel. La question, c’est qu’a fait la direction ? Les salles de marché sont les chouchous. Je sais, je ne suis qu’un pauvre « coût », face à ceux qui rapportent ; cette logique a perdu la SG et continue à le faire.
Le témoin surprise a rempli son office avec un certain courage. Il travaille toujours au sein de la banque. Venir ainsi dire le sentiment de la base avait quelquechose de rafraichissant même si il n’a pas été en mesure d’apporter la preuve que la banque connaissait les manœuvres frauduleuses de Jérome kerviel
Source: Laure Debreuil TF1
Palais de justice, lundi 4 juin, 8h30 du matin : Une forêt de caméras, d’appareils photos et de micros tendus sur des perches signale l’entrée de la première chambre de la Cour d’appel de Paris, où va se tenir le procès en appel de Jérôme Kerviel. Une journaliste TV briefe ses équipes pour ne pas rater l’arrivée de la star du jour. Son problème, c’est que la salle est située précisément entre les deux accès au Palais, par le boulevard d’un côté, la place Dauphine de l’autre. Impossible donc de savoir par où le trader va arriver, il faut répartir les équipes et compter sur sa bonne étoile. Soudain, une clameur retentit, immédiatement suivie d’un galop furieux. On se plaque contre les colonnes de pierre pour laisser passer ce qui ressemble fort à un troupeau de bisons. Les barrières anti-émeute vacillent, au point que les gendarmes se précipitent pour tenter de contenir l’incroyable cohue que vient de déclencher l’arrivée au palais de Jérôme Kerviel.
Au milieu de cette houle, quand la vague se creuse, on aperçoit parfois son visage, éclairé par les caméras. Tout cela n’a duré que quelques secondes, il est déjà dans la salle. Les lourdes portes se referment sur lui, l’océan furieux s’apaise. Dans le calme retrouvé, les journalistes de presse écrite et le public sont enfin invités à entrer. On nous installe sur un balcon qui renforce l’image théâtrale naturellement attachée à un procès. Surtout dans cette salle prestigieuse, richement ornée, où se tint notamment le procès Pétain et qui sert aujourd’hui aux cérémonies solennelles et aux prestations de serment des avocats.
Quelques mètres plus bas, les acteurs s’installent et bavardent avec une étonnante décontraction. La travée de droite quand on fait face au tribunal accueille Jérôme Kerviel et ses conseils. Celle de gauche est réservée aux parties civiles. A les observer, on se croirait deux ans en arrière. Tous les personnages sont identiques. Le trader, costume bleu nuit, chemise blanche, cheveux coupés court, chaussures à la mode, n’a pas changé. Il porte le même masque de guerre que lors du premier procès, à croire que le temps s’est arrêté. Du côté de la Société générale, on retrouve Claire Dumas, la représentante de la banque, entourée de ses trois avocats, dont Jean Veil qui sort d’un immense cartable un code pénal et un code de procédure pénale, de l’eau, un ordinateur portable et quelques volumineux dossiers. Frédéric-Karel Canoy, l’avocat des petits actionnaires, Daniel Richard et Richard Valeanu, les avocats des salariés, virvoltent dans les travées. Ils cherchent leur rôle, aurait sans doute commenté Céline.
La Société générale «squatte»
9h10 : La sonnerie annonce l’entrée de la Cour. Jérôme Kerviel rejoint la chaise qui lui est destinée, bois et cuir bleu, devant les bancs où sont assis ses avocats. La présidente, Mireille Filippini, s’installe entourée de ses deux assesseurs, un homme et une femme. Dans leur robe, les juges semblent anonymes, interchangeables. Ainsi le veut le rituel, ils incarnent la justice, et celle-ci n’a pas de visage. Enfin presque…
La présidente est une femme brune aux cheveux très courts, à la mine volontaire et concentrée. D’entrée de jeu, elle enjoint à toutes les parties civiles de se positionner sur les bancs de gauche. Les avocats concernés, ceux des actionnaires et des salariés, en profitent pour se plaindre avec la joie mauvaise du gamin à qui la maîtresse vient de donner raison en cour de récréation : «depuis le début, la Société générale fait comme si elle était la seule partie civile, elle squatte !», lance l’un d’entre eux. Evidemment, les conseils de la banque protestent. «Quatre rangées pour la Société générale ça fait beaucoup», assène la présidente d’un ton sec. Jean Veil, tout tremblant de fureur, ramasse ses affaires en vrac, quitte son banc et s’installe ostensiblement au fond de la salle sur la dernière banquette, non sans avoir bougonné quelque chose du genre «pour 4,9 milliards on peut avoir la place de s’installer». Finalement l’avocat revient quelques instants plus tard et s’assoit le long du mur, pas très loin du parquet et surtout du côté gauche de la salle. Satisfaite d’avoir institué un rapport de force à son avantage, la présidente s’attaque à la liste des témoins pour indiquer quand ils seront entendus. Comme en première instance, il y a des défections, des agendas surchargés, des mauvaises volontés et des peurs.
«Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte»
Le moment est venu d’appeler Jérôme Kerviel à la barre ou ce qui en tient lieu, un pupitre en plexiglas surmonté d’un micro. Il se tient debout, très droit, les deux jambes écartées, les épaules cabrées, les mains croisées devant ses cuisses. Toujours aussi impeccable, lisse, illisible. Un acteur. Interrogé sur sa situation personnelle, il répond qu’il n’a plus de travail depuis un an et qu’il est sans revenu…
«Pourquoi avez-vous fait appel du jugement ?», interroge la présidente. «Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte, j’ai toujours agi en connaissance de cause de ma hiérarchie», répond Jérôme Kerviel. Il voudrait en dire plus mais la présidente l’interrompt. Tandis qu’il se rassoit, elle débute le long exposé des faits qui doit introduire les débats. A l’évidence, la technique ne l’effraie pas, au contraire, la voici qui plonge dans l’infernal jargon financier, mais aussi dans l’organisation de la banque, elle-même hermétique à souhait. Kerviel ne travaillait pas à la Société générale mais chez SGCIB, (Société générale corporate and investment banking), c’est totalement différent. L’anglais, elle s’en joue la présidente. A croire qu’elle fait exprès d’adopter un accent français qui semble tout droit sorti d’une blague de café du commerce. Le P&L, qu’il est de bon ton de prononcer «pi n’èl», devient avec elle le «pé et èl». Il faudra s’y faire, d’ailleurs elle prévient : il est recommandé de laisser tomber les put et les call pour leur préférer leur traduction française, à savoir les options d’achat et de vente.
Jérôme Kerviel l’écoute, immobile. On devine qu’il évalue la juge, qu’il note mentalement les erreurs et les approximations. Peut-être qu’il s’en amuse, à moins que déjà il n’anticipe les explications qu’il devra fournir, ou les brèches d’ignorance dans lesquelles il pourra s’engouffrer. Lui qui connaît si bien la finance, mais qui peine tant à faire comprendre combien elle est indigne et à quel point il n’a fait qu’en révéler les noirceurs…. Son avocat lui donne une note, le trader la lit et tend la main en arrière sans se retourner pour obtenir de quoi écrire. On lui passe un grand bloc sur lequel il s’empresse de griffonner.
L’horloge murale égrène lentement les minutes, tandis que la présidente poursuit sa plongée dans l’épaisse boue jargonneuse de l’affaire. Deals, appels de marge, warrants, modélisation, Eliot, contreparties, base tampon, stress tests, value at risk, strike, référentiel, limite de réplication, spiel, directionnel, market making. Jérôme Kerviel masse de temps en temps son épaule gauche qui, visiblement, le fait souffrir. Les journalistes sont à la peine. Une incompréhension lasse se lit sur les visages du maigre public. C’est donc cela, l’affaire Kerviel ?
10h15 : la présidente rappelle le trader à la barre, on dresse l’oreille. A-t-il subi un media training depuis le premier procès ? Toujours est-il qu’il s’exprime plus haut, plus fort, plus lentement, au point qu’on parvient à le comprendre. Il est prié de raconter son parcours professionnel. On retiendra que la Société générale a été son premier et unique employeur, à compter d’août 2000. Il n’avait que 23 ans. En l’écoutant relater cliniquement son CV, on songe à la défense menée par Olivier Metzner en première instance : Jérôme Kerviel n’est rien d’autre que la créature de la Société générale. C’était pas mal vu, quand même…
Jérôme Kerviel se rassoit, la présidente reprend l’exposé des faits, un léger assoupissement gagne la salle. Les avocats piantotent sur leur téléphone portable. L’histoire, ils la connaissent par cœur. Pour l’instant, ils n’ont pas grand chose à faire. Il n’est même pas indispensable d’écouter.
Mandat or not mandat ?
Jérôme Kerviel est rappelé à la barre pour s’expliquer sur le travail qui était le sien à la Société générale. Le voici qui tergiverse. Son activité d’arbitrage était mal nommée, car elle était plus risquée que ne l’est une traditionnelle activité de ce type consistant à jouer sur les écarts infimes de cours entre deux places de cotation. Surtout, il commence à poser les jalons de sa défense : il conteste l’assertion selon laquelle il aurait eu un mandat. Et pour cause, c’est l’existence d’un mandat assorti de limites précises qui conditionne l’infraction-clef du dossier, à savoir l’abus de confiance.
Si on lui a posé des règles écrites et claires, alors on peut lui reprocher de les avoir dépassées, dans le cas contraire, il ne reste plus que l’introduction frauduleuse de données et le faux et usage de faux, dont la gravité est bien moindre. Il tente aussi de placer que sa hiérarchie savait ce qu’il faisait mais la présidente le bloque dans son élan. Elle entend avancer pas à pas et pour l’instant, elle étudie la question de son activité, des limites qui l’encadraient ainsi que celle de ses collègues. Sans surprise, jérôme Kerviel objecte régulièrement aux questions pratiques qu’on lui pose : «ça dépend, c’est plus compliqué». Mais la présidente ne se laisse pas entrainer sur ce terrain, elle discute avec lui pied à pied, technique contre technique, le ramenant à la logique quand cela s’avère nécessaire. Doucement mais surement, elle trace une ligne, celle-là même que les personnes mises en cause par la justice tentent si souvent de faire bouger entre la réalité et le mensonge, le licite et l’illicite, l’excuse légitime et l’argument intenable. David Koubbi, l’avocat du trader, commence à s’inquiéter et ça se voit, il passse la main dans ses cheveux, bouge sur sa chaise, et finit par se décider à intervenir pour préciser que son client connaissait la limite mais pas sa portée. La présidente le tacle : «Vous aurez la parole quand je vous la donnerai, c’est votre client qui a voulu s’exprimer.»
«Je n’ai jamais eu l’objectif d’être trader»
L’avocat et son client sont en train de s’apercevoir que la présidente a travaillé son dossier, elle ne se laisse pas faire. Tout ceci sent la déconfiture. Et quand Jérôme Kerviel entonne une énième fois le refrain du «c’est plus compliqué», elle l’envoie dans les cordes d’une seule question : qu’est-ce qui est plus risqué, une position directionnelle d’un faible montant ou une position couverte d’un montant plus important ? Jérôme Kerviel ne peut répondre qu’une chose : la première.
C’est alors qu’intervient l’avocat général.
- Est-ce que la spéculation pure entrait dans votre mandat ?
- Oui, mais je conteste le mandat...
- Dans ce cas, pourquoi avoir dit lors du premier procès, comme en témoignent les minutes, que cela n’entrait pas dans votre mission ?
- S’il existe une limite de 125 millions d’euros pour le directionnel (la spéculation), c’est bien qu’on a le droit d’en faire.
Bien vu, sauf qu’il est mal placé pour invoquer des limites dont il nie par ailleurs l’existence.
L’avocat général revient à la charge :
- Vous avez également dit que vous saisissiez des positions fictives sans en informer vos chefs pour masquer vos positions ouvertes.
- Est-ce que je me levais pour prévenir à chaque fois que je faisais une opération fictive ? La réponse est non. Est-ce que mes supérieurs le savaient ? la réponse est oui. C’est à cette dernière question que je répondais.
La présidente reprend la main.
- Il est écrit dans le cahier de trading que le but n’est pas de gagner de l’argent…
- Dans ce cas, pourquoi fixer des objectifs financiers ?
- Pourquoi êtes-vous devenu trader ?
- Parce que j’étais passionné par la finance. J’ai commencé au middle office, et puis j’ai voulu me rapprocher de la salle des marchés parce que c’est là que ça bougeait le plus. Mais je n’ai jamais eu l’objectif de devenir trader. En France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a toujours fait comprendre dans la salle des marchés. C’est très rare qu’un assistant trader devienne trader.
«Je n’ai jamais eu l’objectif devenir trader, en France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a fait comprendre dans la salle des marchés»… Et si nous étions là au coeur du sujet ?
Note : J’ai quitté les débats à midi, ils n’étaient pas terminés. L’audience a repris l’après-midi, je n’y étais pas.
Source: Aliocha